...
Votre réponse
Adages - Humainement Engagée

Habiter son corps, choisir son mouvement : la médiation artistique au Hameau des Horizons

Découvrez comment l'Adages place la médiation artistique et le lien humain au cœur de l'accompagnement pour valoriser l'autonomie des personnes en situation de handicap.

Résidents de l'EAM le Hameau des Horizons participant à un atelier de médiation artistique et de dessin sur une grande fresque murale.

En mai et juin derniers, le Hameau des Horizons s’est transformé en un laboratoire de création éphémère. Durant deux sessions de trois jours, l’établissement a accueilli deux artistes de l’association BONAXE pour une résidence centrée sur l’expression corporelle. Une parenthèse où le corps devient le premier outil d’expression, de choix et d’affirmation de soi. Plongée au cœur d’une expérience qui bouscule les lignes de l’accompagnement par le mouvement en milieu médico-social.

L’atelier du matin : la liberté du geste et l'expression corporelle spontanée

La grande salle du Hameau des Horizons change de visage. Les tables sont poussées, l’espace s'ouvre. Il est dix heures. La musique s’installe doucement, trace une ligne invisible mais accueillante. Ce matin, rien n’est obligatoire. Pas de liste d’émargement, pas de parcours fléché. Les portes restent ouvertes. Entre qui veut, quand il veut. Certains entrent d'un pas décidé, d’autres s’arrêtent sur le seuil, observent les intervenantes de la compagnie BONAXE, Emmeline Suzy Guillaud et Maud Giboudeau, avant de faire un pas de plus.

L'atelier commence par un rituel simple : la météo intérieure. Comment se sent le corps aujourd'hui ? Où se situent les tensions ? Quelle énergie circule ? Chacun cherche sa réponse en silence ou par un léger balancement. Ici, on ne cherche pas la performance. On ne demande à personne de lever la jambe à hauteur d'épaule ni de suivre une chorégraphie académique. Marcher à sa guise, occuper l’espace à son rythme, s'étirer ou simplement s'asseoir sur une chaise pour regarder les autres : chaque posture est légitime.

Ce parti pris transforme la dynamique de la pièce. Au fil des minutes, les corps se détendent. Un résident qui marchait habituellement le regard bas commence à lever les yeux, croise le regard d'un professionnel, esquisse un geste de la main. Un autre choisit de rester immobile au centre de la pièce, comme un point d'ancrage pour le reste du groupe. Les barrières institutionnelles s’effacent sans grand discours. En mettant les corps en action sur un pied d'égalité, ces matinées fondent une micro-société éphémère où le seul mot d'ordre est le respect du rythme individuel. Chacun s'approprie l'espace selon ses forces du moment, sans jugement ni attente de résultat.

L’après-midi : la création d'un autoportrait sensible

Treize heures trente. L’atmosphère change, devient plus intime, plus concentrée. Le groupe se referme pour la seconde partie de la journée. Les participants de l’après-midi se sont engagés sur un travail de fond : la création d'un autoportrait sensible. L’exercice demande du courage. Il ne s'agit plus seulement de traverser une pièce en musique, mais d'utiliser son propre corps, l'écriture, le dessin ou le massage pour raconter une histoire. Son histoire.

Se raconter par le geste s’avère souvent mais plus direct que par la parole. Pour des personnes dont le parcours de vie est parfois fragmenté, cet exercice de médiation artistique pour le handicap demande de l’audace. Les artistes proposent des ponts entre les disciplines. Un trait de fusain jeté sur une grande feuille blanche devient le déclencheur d'un mouvement de bras. Un texte poétique, écrit à la volée ou dicté à un éducateur, donne la cadence d'une marche lente. Les supports se sédimentent, s'accumulent et font sens.

Au centre de la pièce, une résidente utilise le tissu d'un grand foulard pour masquer puis révéler son visage. Par ce geste simple, répété plusieurs fois, elle choisit précisément ce qu'elle montre et ce qu'elle garde pour elle. Elle reprend le contrôle de son image, de ce qu'elle donne à voir au monde. La bienveillance des professionnels présents et la sécurité du cadre permettent ces instants de grande justesse. Les histoires personnelles ne se lisent plus à travers des dossiers administratifs ou médicaux, mais se déploient en direct, à travers la fragilité et la force d'un bras qui se tend ou d'un dos qui se redresse.

Un projet artistique en établissement spécialisé au service de l'autonomie

Au-delà de la dimension artistique, cette résidence de six jours illustre une manière concrète de concevoir l'accompagnement au sein des établissements de l'Adages. Rien n’a été planifié de manière rigide. Face à la proposition de la compagnie BONAXE, les résidents ont navigué selon leurs propres envies, leur fatigue ou leur enthousiasme.

L’institution n’a pas demandé aux personnes de se couler dans le moule du projet. C’est la démarche qui s’est adaptée à la réalité de chacun :

  • Un résident a choisi de s'investir pleinement, du premier matin au dernier après-midi, trouvant dans la création de son autoportrait un exutoire puissant.
  • Une autre a préféré s’évader après une heure d’atelier, estimant qu’elle avait atteint sa limite d’écoute.
  • Un troisième est resté assis sur le côté pendant trois jours, participant par sa seule présence attentive, par son regard qui encourageait les autres.

Chaque modalité d'implication a été reçue avec la même valeur. Cette liberté de choix renforce la dignité des personnes accompagnées. Dans un quotidien souvent rythmé par les contraintes collectives et les impératifs de soins, disposer d'un espace où l'on peut dire "oui", "non", "plus tard" ou "autrement" change tout. Le Hameau des Horizons s'est transformé en un espace sécurisé où chacun a pu reconstituer des morceaux de son histoire, explorer de nouvelles manières d'habiter son corps et, surtout, décider pour lui-même.

La pratique professionnel réinventé par le mouvement

Pour les professionnels du Hameau des Horizons, ces six jours ont bousculé les repères habituels. Accompagner un résident dans un atelier de danse implique de modifier radicalement sa posture de travail. On ne guide plus, on ne soigne pas, on ne structure pas le temps. On se tient côte à côte, sur le même parquet, soumis aux mêmes consignes artistiques.

La présence des artistes a joué un rôle de tiers médiateur essentiel. En sortant du face-à-face habituel entre soignant et soigné, une nouvelle complicité s'est nouée. Les éducateurs et les soignants ont découvert les résidents sous une lumière différente : celle de la création, de la poésie et de l'apaisement corporel. Des capacités insoupçonnées sont apparues. Tel résident, souvent agité dans les couloirs, a révélé une immense délicatesse dans un atelier de massage des mains. Telle résidente, d'ordinaire très réservée, a déployé une présence scénique impressionnante lors des marches conscientes.

Cette redécouverte des forces de la personne redonne du sens au travail des équipes. Elle permet de fissurer la routine institutionnelle et de porter un regard neuf sur le quotidien. Les professionnels n'enseignent rien ; ils partagent une expérience humaine et esthétique. Cette horizontalité d'un instant modifie durablement la relation d'accompagnement bien après le départ des artistes. Elle renforce le respect mutuel et s'inscrit comme une référence positive dans l'histoire commune de l'établissement.

Valoriser les capacités individuelles par la création

Ces deux sessions de trois jours montrent que la pratique artistique dans le secteur médico-social n'est pas un luxe ou un simple divertissement pour meubler les fins de semaine. Elle constitue un outil d'accompagnement majeur. En sollicitant le corps plutôt que l'intellect ou la parole, elle s'adresse directement aux capacités préservées de la personne, à ce qu'elle a de plus vivant en elle.

Le travail réalisé au Hameau des Horizons laisse des traces concrètes. Des dessins subsistent, des textes restent écrits, des gestes ont été mémorisés par les muscles et les esprits. Mais la trace la plus importante est invisible : c’est le sentiment de fierté d'avoir créé quelque chose d'unique, d'avoir été l'auteur de son propre mouvement.

L'association BONAXE a apporté sa méthode, sa douceur et son exigence artistique. Le Hameau des Horizons a fourni le terrain, la confiance et l'engagement de ses équipes. De cette rencontre est née une certitude : l’expression artistique est un levier puissant pour réaffirmer la place et la dignité de chacun. En permettant à chaque résident de devenir créateur, cette résidence a démontré que le pouvoir d'agir se vit au quotidien, un geste après l'autre.